L’impromptu poétique

 

Le ciel imperturbablement bleu d’une journée radieuse de la fin du XVIII° fait heureusement mentir la chanson à la mode « il pleut, il pleut bergère ». Tout se présente le mieux possible pour la fête champêtre que Madame de Resseguier organise au Secourieu en l’honneur d’un hôte de marque : Monseigneur de Bernis, l’évêque d’Albi, plus connu pour ses talents de versificateur (qui lui ont valu d’être élu à l’Académie Française à 29 ans ) que pour son zèle pastoral.

Il s’agit d’une fête « champêtre » car la mode est à la campagne, aux églogues naïves, aux bergers entreprenants et aux bergères sentimentales. Le programme soigneusement établi comporte bien entendu une promenade dans le jardin jusqu’au chêne planté en l’honneur du Père Vanière, en surplomb de l’Ariège au bout d’une allée cavalière. Ce malheureux chêne fut d’ailleurs coupé quelques années plus tard comme presque tous ses congénères pendant la période révolutionnaire et remplacé depuis par une colonne commémorative.

   Évidemment on y récite quelques vers composés en l’honneur du « Virgile des temps modernes » :

 

Là, Vanière inspiré, par des accords touchants,
Célébra la vertu qui règne dans les champs,
Dépeignit les jardins, les eaux et la verdure,

Et les fleurs, de la terre admirable parure :
Chanta ces bois si frais, ces bosquets élégants,
Ces légers batelets sur les ondes voguant,
Et ces charmants oiseaux, ces colombes fidèles
Que l’Amour aux amants destine pour modèles.

 

La compagnie poursuit son trajet en longeant l’Ariège. A la Mouline, qui a un petit air du « hameau de la reine » Madame de Resseguier a pris soin de faire amener quelques agneaux affublés de rubans pour que les dames puissent jouer à la bergère. De son côté Bernis retient sur le chemin une charmante dame et lui donne rendez-vous à la Montagne Russe afin, dit-il, de lui faire visiter ce lieu mystérieux et lui déclamer des vers que sa beauté lui avait inspirés…

Le stratagème n’a pas échappé aux autres promeneurs et l’un d’eux glisse à mi-voix : « il me semble aussi doué pour trousser les dames que les vers ». Ce qui fit dire à Madame de Lamothe, réputée pour ses réparties « Que voulez-vous il est plus berger que pasteur…».

   La promenade dans le jardin se conclut par la grande attraction du lieu : la pêche à la loutre dans le Grand-Bassin. La compagnie prend place sur les deux bancs situés sous les volées d’escalier descendant sur les terrasses du Grand Bassin pour profiter d’un spectacle peu banal : voici que l’on amène des loutres, capturées jeunes sur le bord de l’Ariège et soigneusement dressées, qui attrapent le poisson qu’il faut ensuite leur arracher du gosier avant qu’elles ne l’avalent…

   Au cours du dîner - pardon du souper comme on disait à l’époque - Madame de Resseguier en parfaite maîtresse de maison, a le souci de mettre à l’honneur chacun des convives. Ainsi demande-t-elle à Monseigneur de Bernis de déclamer quelques vers.

   Monseigneur de Bernis se récrie, expliquant ne pas oser se produire devant une société aussi brillante. Madame de Resseguier insiste, alors Bernis répond que sa voisine souffre d’une migraine et qu’il ne veut surtout pas augmenter son tourment. La voisine s’écrie alors : « mais Monseigneur, déclamez, chantez, je suis certaine que cela me guérira ! », alors sans plus se faire prier, Bernis se lève et improvise les vers suivants au grand plaisir des convives :

 

« Quoi je guéris en chantant ? La recette est nouvelle,

Aussi glorieux que content d’une cure si belle,

Je veux chanter à chaque instant pour vous rendre immortelle !

Orphée enlevant par son chant sa femme aux noirs rivages

Mais pour un objet plus charmant je fais bien davantage

Puisqu’on m’assure qu’en chantant, j’épargne le voyage »

L’assemblée, enthousiaste, se leva pour applaudir l’auteur de ce brillant impromptu et l’on raconte même que les dames embrassèrent le poète, ce qui, vous l’avez compris, n’était pas pour lui déplaire…

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